L’Histoire assassinée : les pièges de la mémoire
L’Histoire assassinée : les pièges de la mémoire
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HEERS, Jacques
Prix : 28 €
ISBN : 2-85162-175-0
Parution : 2006
Description : 270 pages
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Depuis Jules Ferry, l’histoire est la principale arme d’assaut de propagande de l’État. Par les manuels et les leçons, l’école républicaine n’a cessé de truquer et de tronquer ce que l’honnête citoyen pouvait écrire. La mise en condition et le “formatage” du citoyen se poursuivent tout au long de sa vie par le commun des journaux, les romans et les images, les célébrations nationales, les émissions télévisées, les directives et les interdits.
Ces tout derniers temps, l’État veut, en France, soumettre la démarche historique à une étroite surveillance et laisse de moins en moins de liberté aux centres de recherche qui n’ont même plus le loisir de choisir en toute indépendance leurs sujets d’enquête et leurs programmes.
L’Histoire s’est dévoyée. Elle se dit « science humaine » mais n’étudie souvent que des catégories, des classes et ordres, des conditions sociales où l’individu paraît effacé, inexistant, soumis à la géographie, à l’évolution des techniques, à l’économie ou même au « sens de l’Histoire ». Elle édicte des règles qui ne souffrent ni exceptions ni contradictions.
Du Moyen Âge à nos jours, Jacques Heers dresse ici un inventaire des manipulations de l’Histoire.

Agrégé d’histoire, Jacques Heers a été professeur aux facultés des lettres et aux universités d’Aix-en-Provence, d’Alger, de Caen, de Rouen, de Paris X-Nanterre et de la Sorbonne (Paris IV), directeur du Département d’études médiévales de Paris-Sorbonne. Il a publié dernièrement Les négriers en terre d’islam.

Ce que la presse en dit

La Nouvelle Revue d’Histoire, n°29, mars-avril 2007
Le discours de la méthode en histoire

L’histoire assassinée est le livre d’un grand historien qui réfléchit sur les erreurs d’interprétation de l’histoire, en France particulièrement. L’ouvrage est agréable à lire, accessible à tous, riche d’innombrables exemples souvent présentés avec humour.
Jacques Heers y aborde trois thèmes principaux, et tout d’abord la méthodologie historique. Il dénonce les pièges à éviter dans lesquels versent souvent les historiens, le souci de simplification conduisant souvent à occulter l’extrême diversité des sociétés, des époques, des situations et des comportements. L’absence d’esprit critique conduit à la crédulité et fait le lit d’une propagande qui a toujours existé, mais qui a pris une ampleur considérable depuis la mise au point des programmes imposés à tous au début de la IIIe République.
S’appuyant sur de nombreux exemples, Jacques Heers pointe ensuite les modes en histoire. Notamment la lecture marxiste qui ne voit l’histoire que sous l’angle du tout économique, grand travers de l’École des Annales.
Enfin, l’ultime chapitre est consacré à la description passablement accablante des conditions de la recherche et de l’enseignement dans l’université d’aujourd’hui.
Ce livre pourrait être le vade-mecum de tout jeune historien désireux d’échapper aux travers et aux pièges qu’il décrit avec vivacité et compétence.

Lecture et Tradition, n°359, janvier 2007
Qu’il est bon et encourageant qu’un tel ponte prenne la parole pour dénoncer les vilenies de nos gouvernants. Agrégé d’histoire, enseignant à la Sorbonne, Jacques Heers est un officiel ; il a toujours combattu les historiens de pacotille, notamment en défendant le Moyen Âge de toutes les aberrations qu’on pouvait entendre sur lui... Le professeur fait un bilan de “compétence”, toute son expérience au service de la vérité : c’est un 20/20.

Le Sel de la terre, n° 59, hiver 2006-2007
Dans les pays étrangers, pour un étudiant en histoire, il est encore de bon ton de venir faire son cursus en France. Les historiens français bénéficient de l’ancien prestige de leur discipline, dans un pays qui est toujours perçu comme à l’avant-garde de cette branche du savoir. Autour de l’hexagone plane encore l’aura d’un pays de la culture et des arts. Qu’en reste-t-il ?
Jacques Heers, dans son dernier livre L’Histoire assassinée, défait un mythe : la fable de « l’histoire à la française ». Dans un procès magistral, il présente l’histoire comme principale arme de propagande d’État. Depuis Jules Ferry, dans les manuels et les directives du ministère de l’Éducation, l’histoire est là pour fabriquer un bon Républicain ; dans ce dessein, elle truque et tronque la vérité. Mais ce n’est pas seulement depuis « Ferry-Famine » que l’histoire est travestie ; du Moyen Âge à nos jours, Jacques Heers dresse un tableau des grandes manipulations de l’histoire.
L’auteur attaque en effet des idées devenues indiscutables aujourd’hui : le collier d’attelage a-t-il révolutionné l’économie ? Les grandes découvertes maritimes sont-elles dues à la boussole, à l’astrolabe, et surtout à la caravelle (dont on n’a jamais vu aucune représentation car il n’en reste aucun inventaire, aucune image ni aucun contrat de construction) ? Nos connaissances occidentales sont-elles basées sur le savoir des Arabes ? L’Espagne a-t-elle trois cultures ? Les grandes entreprises marchandes doivent-elles leur succès et leurs fortunes au commerce des épices ? Jacques Heers apporte à toutes ces questions, et à bien d’autres encore, des réponses issues des textes et non des besoins de la propagande d’État. De la société découpée en tranches au délire des statistiques, en passant par la toute-puissante école des « Annales » et sa folie de l’économique, il s’attarde également sur une histoire quantitative tyrannique et ridicule.
Agrégé d’histoire, Jacques Heers a été professeur dans plusieurs universités, et directeur du Département d’études médiévales de Paris-Sorbonne ; aussi, lorsqu’il présente les pièges de la mémoire, il parle en connaissance de cause. La mémoire est devenue non seulement un moyen de propagande du gouvernement en place - à travers les commémorations et autres actions culturelles - mais aussi un outil pour l’historien qui se veut à la pointe. Certes, la mémoire et l’histoire sont intimement liées, mais « ce que nous appelons la Mémoire n’a que peu de commun avec l’Histoire. Ce sont deux démarches différentes, parfois contradictoires, en tout cas incompatibles. Faire mémoire conduit à évoquer des événements du passé de façon émotionnelle, engagée, pour exalter des hauts faits d’armes, justifier telle ou telle entreprise, ou, plus souvent peut-être, pour maintenir le souvenir des heures sombres et des martyrs. » Mélanger histoire et mémoire, c’est promouvoir une histoire subjective.
L’état actuel de l’université française est déplorable ; le niveau des étudiants : alarmant ! Comme le dit un autre universitaire, Jean-Robert Pitte, président depuis 2003 de l’université Paris-Sorbonne : « l’Éducation nationale et singulièrement l’enseignement supérieur sont au plus mal et rien ne se fera de neuf en France sans que la nation en prenne conscience et leur accorde des soins intensifs ». [Jeunes on vous ment ! reconstruire l’université, Fayard, 2006, p.9]
Quant à la recherche, Jacques Heers nous dit que le terrorisme intellectuel de l’État la ficelle dans le cadre d’instituts surveillés où l’historien est sans cesse menacé de perdre ses crédits, s’il sort des rails fixés par ceux qui décident ce qu’est « l’histoire officielle ». C’est la fin de la libre recherche et des travaux originaux.
L’auteur dénonce aussi la réforme LMD (Licence - Master - Doctorat) : une licence où l’étudiant ne peut finalement pas se consacrer à des études d’histoire, les enseignements étant trop dispersés et anecdotiques ; un master à l’anglo-saxonne où il perd deux ans de sa vie en « foire d’empoigne », longues journées de conciliabules pour arriver à insérer son projet dans un groupe de recherche propre à l’université ; un doctorat, enfin, qui doit se faire rapidement, et qui devient le premier et le seul travail de recherche d’un chercheur à l’université.
Il est effectivement devenu impossible pour un universitaire de se consacrer à la deuxième partie de sa mission, la première étant l’enseignement. La recherche est compromise tant les séminaires et les colloques grignotent un temps précieux qui devrait être consacré à l’avancement des travaux historiques. Mais la renommée et la survie d’une équipe dépendent du nombre de ses manifestations et non des solides et définitives recherches ; alors il faut la sacrifier pour faire du bruit... en des colloques où l’on s’ennuie ferme.
Quoi que l’on fasse, l’État contrôle de façon absolue la recherche en histoire. Dans son despotisme, il n’a nul besoin de censure officielle, de nouvelles lois, ni d’intenter de procès à qui que ce soit. Pour contrôler la recherche, il suffit à l’État « de refuser les autorisations, de ne donner le droit d’exister qu’à des équipes dont les projets ne risquent à aucun moment de remettre en cause les vérités admises. » Pour ceux qui veulent suivre leur propre voie, et aller contre « l’histoire officielle », ils doivent trouver eux-mêmes un éditeur ; il y en a peu, et ils n’atteignent qu’un public très restreint. C’est la fin de l’histoire ; cette mort violente s’apparente clairement à un assassinat !
Philippe Roy

Lecture et Tradition, n° 358, décembre 2006
Dans son livre paru aux Éditions de Paris, Jacques Heers, médiéviste réputé, nous offre une analyse de ce que l’on a fait de l’Histoire et des dangers qu’il peut y avoir à mal l’aborder. Dans sa première partie, croire ou ne pas croire, il dénonce tous les clichés qui ont fait, et qui font encore, une réputation mensongère à certaines époques comme bien entendu le Moyen Âge ; et la faute en revient aux chercheurs. Ainsi l’auteur commence par définir ce qu’est le travail de l’historien et la façon dont il doit aborder les événements et les textes qui les rapportent. En effet, trop souvent, le chercheur va « au plus facile » (p.12) rebuté par la difficulté des textes. Il utilisera donc ce qu’il y a de plus simple, les mémoires ou pour des périodes plus proches, des témoignages. Or il y a une différence entre recherche historique et « mémoire » trop sensible.
Il faut donc faire attention lorsque l’on étudie et ne pas s’arrêter à ce que l’on lit ; tout doit être remis en question. Par exemple il y a toujours eu une marge de manœuvre entre la loi et son application, c’est ce que nous rappelle M. Heers à la p.21. Il faut tout mettre en doute pour aboutir à la vérité et ne pas faire confiance aux contemporains qui trop souvent écrivent pour eux ou en fonction des attentes du public (p.13-17). Le travail de l’historien est donc compliqué puisqu’il a entre ses mains un pouvoir de persuasion envers ses lecteurs, et c’est ce que l’auteur veut nous faire comprendre. L’historien a donc un devoir d’impartialité souvent oublié...
Jacques Heers dénonce les courants de pensée qui, en raison d’une mode ou de l’influence de quelque personnage ou principe politique, ne présente l’Histoire que sous un seul aspect.
Devenue Science humaine à la fin des années soixante, les historiens vont alors se piquer de géographie physique et voudront tout expliquer par la météorologie ou la qualité des sols, voire par la cartographie. Or, il faut faire très attention aux cartes surtout à celles d’une époque ou la notion de frontière est loin d’être la nôtre. Viendront ensuite les marxistes (p.68) qui referont l’histoire depuis les origines, expliquant tout par la lutte des classes et l’économie. Cette dernière tendance entraînera dans son sillage la venue des statistiques puis des pourcentages et de l’histoire « quantitative » (p.92), qui feront de l’histoire une matière complexe d’aspect rude et qui nécessite des connaissances en arithmétique.
On va donc d’erreur en erreur, chacun donnant sa vision des choses au détriment de la réalité. Mais quelle est-elle ? M. Heers condamne, il accuse, il dénonce même, mais n’apporte aucune solution sinon pour quelques détails... Et encore sa réponse est qu’on ne le saura certainement jamais (comme d’où vient l’usage de la caravelle et de la voile latine).
L’histoire est donc mal étudiée, mal pratiquée et de ce fait mal enseignée. Et ce depuis déjà quelques années, personne ne ment mais comme la vérité n’est pas entièrement dite, dans la plupart des cas il est préférable de ne rien croire. L’auteur nous prévient que tous les historiens se sont fourvoyés, tandis que ceux qui ont bien pratiqué leur art pour arriver à des conclusions véridiques ont été mis de côté. Leurs travaux ont été oubliés voire condamnés par la profession (Daniel Mornet, p.73). Il semble que M. Heers ait peur que son œuvre ne subisse le même sort, ce qui explique qu’il dénonce ces pratiques dans son livre. Par de nombreux exemples quasiment tous tirés (ce qui est d’ailleurs dommage puisque cela prouve les limites de l’ouvrage) de l’histoire médiévale, l’auteur nous montre à quel point il est facile de tomber dans le faux et d’y croire fermement. Par exemple il n’est pas besoin d’être marxiste pour s’imaginer que Christophe Colomb a entrepris son voyage pour de l’argent matérialisé en or. Et, et sur ce point nous pouvons croire M. Heers, auteur d’une biographie de ce personnage, il est clair qu’il l’ait fait à des fins politiques, pour gouverner, administrer et taxer le commerce futur (p.83).
Sur ce point le livre est d’ailleurs très intéressant, puisqu’il fourmille de précisions à propos de détails dont on est bien content d’apprendre la vérité. À moins que l’on dût appliquer à M. Heers ce qu’il préconise. Mais si l’on ne croit eprsonne on finira par ne rien apprendre et là aussi il y a un danger. Certains ne traitent que d’économie, d’autres ne pensent que par des statistiques, c’est un tort, certes, cependant ils ont chacun une part de vérité. Car la principale caractéristique que l’on demande à un historien, c’est d’être intègre et certainement pas d’être omniscient.
Thomas Mistel

Renaissance catholique, n° 94, novembre-décembre 2006
Dans son Historiquement correct, Jean Sévillia s’était attaché à rétablir la vérité à propos d’un certain nombre de points d’histoire travestis par les faussaires de la pensée unique. La démarche de Jacques Heers est complémentaire : il s’attache à démontrer comment et pourquoi l’histoire que l’on étudie et enseigne n’a parfois qu’un lien ténu avec la réalité.
L’historien ne peut travailler que sur des documents, mais quel crédit accorder, par exemple, aux mémorialistes qui seront toujours des écrivains engagés au service d’une cause, ou au moins soumis à une mode ?
Est-il légitime d’évoquer « les moines défricheurs » du Moyen-Âge simplement parce que les communautés religieuses tenaient mieux leurs registres que les institutions civiles et étaient plus à l’abri des convulsions sociales, sources d’énormes destructions ailleurs ?
Quant à l’histoire quantitative de l’École des « Annales », ne connaissant l’homme que comme producteur ou consommateur, elle se condamne à passer à côté de bien des réalités religieuses ou politiques. À la difficulté d’exploiter les sources et aux erreurs de méthode, en toute bonne foi, viennent s’adjoindre les considérations partisanes.
Évoquer « Le siècle des Lumières » et lui attribuer cette qualification, n’est-ce pas déjà faire un choix partisan, comme celui de magnifier l’Orient musulman (pour justifier l’alliance de François Ier avec le Grand Turc) ou d’induire que parce qu’il avait écrit dans son carnet de chasse « rien » (pour dire qu’il était revenu bredouille) à la date du 14 juillet 1789, Louis XVI n’était qu’un benêt ? L’école de Jules Ferry et ses avatars contemporains, qui donnent à l’histoire la vocation de former des citoyens « conscientisés », pèchent dès l’origine par une volonté de juger le passé et de désigner à chaque instant les bons et les mauvais.
Jacques Heers démontre avec rigueur comment la pensée unique en histoire repose en bonne part sur les financements publics des chercheurs du CNRS et sur la cooptation des professeurs d’université. Ainsi, Reynald Secher, titulaire d’un doctorat d’État en histoire mettant en évidence le génocide vendéen de la période révolutionnaire, n’a jamais obtenu de chaire universitaire alors que Georges Boudarel qui fut le tortionnaire du camp de prisonniers 113 en Indochine est devenu maître-assistant de Paris VII sans avoir, lui, passé de doctorat d’État. Quand on saura que le calcul de la retraite de M. Boudarel prenait à l’origine en compte les années passées comme commissaire politique du camp 113, avant que ce jugement ne soit cassé par le tribunal administratif, on aura bouclé la boucle.
Chaque lecteur de Jacques Heers sera appelé à de radicales remises en cause par rapport aux idées communément admises : Bayard n’a certainement pas armé François Ier chevalier à Marignan, Louis XIV n’a jamais dit « L’État c’est moi »...
Une salutaire cure contre la désinformation alimentée par une multitude de faits, d’anecdotes, d’exemples au service de réflexions toujours pertinentes d’un historien de talent et de renom — qui fut directeur du département d’études médiévales de Paris-Sorbonne — animé par une quête insatiable de vérité.
Jean-Pierre Maugendre

Le n° 38 - (hors collection, octobre 2006) d’Aventures et dossiers secrets de l’histoire consacre un dossier de plusieurs dizaines de pages à Jacques Heers :
Jacques Heers est une des grosses pointures de l’historiographie française. Spécialiste du Moyen Age, il a publié de nombreux ouvrages qui font autorité et, depuis sa retraite, il a consacré ses efforts à redresser la barre et à remettre le lourd vaisseau de l’histoire dans le droit chemin.
Son nouveau livre : L’Histoire assassinée ne va pas par quatre chemins. Selon l’auteur, depuis Jules Ferry, l’histoire est la principale arme d’assaut de la propagande d’État. Par manuels interposés, l’école « républicaine » n’a cessé de truquer et de tronquer ce qu’un futur honnête citoyen se doit d’apprendre. La mise en condition et le « formatage » se poursuivent tout au long de sa vie par le travail insidieux des journaux, des romans, des films ou des célébrations nationales.
Plus grave, depuis une vingtaine d’années, l’Etat veut, en France, soumettre la démarche historique à une étroite surveillance et laisse de moins en moins de liberté aux chercheurs qui n’ont même plus le loisir de choisir en toute indépendance leurs sujets d’enquête et leurs programmes.
L’Etat n’est pas seul en cause. L’histoire se dit « science humaine », mais n’étudie souvent que des catégories, des classes et des ordres où l’individu paraît effacé, inexistant, soumis à la géographie, à l’évolution des techniques, sans plus aucune maîtrise de son destin.
Du Moyen Age à nos jours, Jacques Heers a dressé un impressionnant inventaire des manipulations de l’histoire dont nous avons choisi de vous livrer quelques aspects.
Balbino Katz
Pp. 42-47
— Peut-on comparer Mémoire et Histoire ?
La “Mémoire” est toute différente de l’Histoire ; ce sont même, très souvent, deux démarches inconciliables. La mémoire n’a pas pour but de rechercher la vérité dans le passé mais de “célébrer” un événement. Elle fait souvent appel à l’émotion. Elle est dictée par le désir de ne pas oublier, de dire les mérites de telle ou telle personne ou de dénoncer ceux qui ont porté tort à telle ou telle communauté.
— Comment l’historien vérifie-t-il ses sources ?
L’historien recherche des textes aussi variés que possible, écrits à l’époque par des personnes différentes. Il évite ceux qui ont été écrits par des personnages qui rédigeaient en pensant à la postérité. Il est bien certain que les lois, édits, décrets sont des actes de gouvernement qui témoignent des intentions de celui-ci mais n’apportent absolument pas la preuve qu’ils ont été mis en application ni communément respectés. Les lois contre l’usure, au Moyen Âge, sont très nombreuses mais les prêts étaient largement pratiqués. Plus sont nombreuses les interdictions, plus la pratique devait être ordinaire.
— Quid de la conservation des sources ?
Nous travaillons avec ce qui nous reste et, souvent, ce n’est pas grand-chose. En France, notamment, les guerres de religion puis les destructions sur ordre pendant la Révolution ont provoqué des pertes considérables dans les fonds d’archives.
— Le langage est-il un obstacle ?
De très nombreux mots, devenus usuels, quasi obligés d’emploi aujourd’hui, n’étaient pas du tout utilisés à l’époque étudiée. Ils sont apparus plus tard et le choix n’est jamais anodin. On a voulu des mots qui, en eux-mêmes, portaient un « message » et, par force, amenaient à déformer la vérité.
— L’histoire comme science humaine
L’Histoire s’est dévoyée. Elle se dit « science humaine » mais n’étudie souvent que des catégories, des classes et ordres, des conditions sociales où l’individu paraît effacé, inexistant, soumis à la géographie, à l’évolution des techniques, à l’économie ou même au « sens de l’Histoire ». Elle édicte des règles qui ne souffrent ni exceptions ni contradictions. L’histoire a voulu être une science.
— Histoire et géographie font-elles bon ménage ?
L’historien ne peut négliger le milieu naturel. Cependant, le déterminisme géographique qui fait croire que l’homme était incapable de réagir contre le milieu et que tout lui était dicté par avance néglige l’étude de l’homme lui-même. Peut-on se demander pourquoi la France est le seul pays où les enseignements de l’histoire et de la géographie sont étroitement liés ?
— L’histoire a-t-elle subi la dictature des chiffres ?
Depuis déjà un demi-siècle, l’histoire « quantitative » est devenue une véritable manie. Il faut, bien sûr, chiffrer (démographie, histoire économique) mais on abuse en utilisant des documents peu fiables ou mal interprétés et, d’autre part, en établissant des courbes et des conclusions à partir de données trop peu nombreuses et disparates. Ce fut la source d’un très grand nombre d’erreurs.
— À quoi correspond le matérialisme en histoire ?
Le matérialisme historique a régné en maître durant longtemps, imposé par de nombreux maîtres, tout particulièrement par ceux de l’« École des Annales ». Ce fut, souvent, par une volonté délibérée de développer les thèses marxistes. On voulait, là encore, méconnaître les diversités et les capacités de la nature humaine. L’homme n’était plus que le jouet de la “conjoncture”.
— Quel est l’intérêt des nouvelles technologies pour l’historien ?
Ces nouvelles techniques sont des “instruments”, au même titre que le crayon ou la plume d’oie autrefois. Elles facilitent les tâches fastidieuses comme la consultation des catalogues des bibliothèques ou des archives. Elles permettent de suivre l’actualité de l’historiographie bien mieux qu’auparavant. Prendre contact avec un collègue à l’autre bout du monde devient d’une facilité déconcertante. En revanche, si internet ne remplace nullement l’accès aux sources primaires, aux documents originaux, le numérique a changé notre rapport aux documents. J’ai des collègues qui désormais photographient les documents qu’ils consultent aux archives pour les déchiffrer à loisir dans la quiétude de leur cabinet de travail. Vous avez cité Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque Nationale de France. Elle offre un accès irremplaçable à des ouvrages imprimés, malheureusement en mode image ce qui interdit, par exemple, des recherches d’occurrences dans le texte.
— Les historiens ont-ils minoré la dimension spirituelle de l’homme ?
On a surtout oublié la religion et, je dirais même, toute forme de spiritualité. Cela rejoint le marxisme ou, en tout cas, répond à une attitude forcenée d’anticléricalisme. Le fait religieux a été gommé volontairement pour privilégier le matériel. Ce fut, là aussi, à l’origine de très nombreuses erreurs et omissions, l’interprétation de grands événements, comme par exemple les Découvertes.
— Et qu’en est-il de l’anachronisme ?
Effectivement, l’historien doit faire effort pour se dépayser et admettre que les sociétés qu’il étudie étaient, en très nombreux aspects, toutes différentes de celle de son temps. C’est une démarche qui demande une certaine modestie. Tout ramener au présent paraît présomptueux mais c’est, cependant, ce que l’homme d’aujourd’hui nous demande très souvent. Les rapprochements entre passé et présent conduisent toujours à l’anachronisme.
— L’histoire au service de la propagande
Depuis Jules Ferry, l’histoire est la principale arme de propagande d’État (ainsi, la IIIe République a mis en valeur Vercingétorix). Par les manuels, l’école républicaine n’a cessé de tronquer ce que l’honnête citoyen pouvait écrire. La mise en condition du citoyen se poursuit tout au long de sa vie par les journaux, les romans, les célébrations nationales et les émissions télévisées. Ces tout derniers temps, l’État veut, en France, soumettre la démarche historique à une étroite surveillance et laisse de moins en moins de liberté aux centres de recherche qui n’ont même plus le loisir de choisir leurs sujets d’enquête et leurs programmes.
—L’histoire citoyenne n’est-elle qu’une [sic] de l’histoire au service d’un projet politique ?
Bien évidemment, un gouvernement qui prétend orienter la recherche et l’enseignement de l’Histoire tend vers une forme de totalitarisme intellectuel. Une Histoire “citoyenne” devient aussitôt simple propagande.
S’agit-il d’une spécificité française ?
Non, ce n’est pas une spécificité française. En fait tous les États bien structurés, depuis sans doute l’Égypte des pharaons, ont utilisé l’Histoire pour servir leur renommée et présenter les temps passés à leur convenance. Cependant, l’époque actuelle offre des moyens de diffusion, de “matraquage” des esprits, que les dictatures de naguère, les plus achevées même, n’avaient pas encore à leur disposition. Il semble que, de ce point de vue, le “progrès” soit bien en marche.
— Est-ce le cas pour la trop célèbre « croisade albigeoise » ?
C’est un exemple très particulier mais significatif. La croisade a bien existé. Mais elle est présentée, seulement, comme une guerre de religion, menée contre les hérétiques. Ce n’est qu’en partie vrai et je pense que le plus important était bien la conquête du Languedoc et du comté de Toulouse et leur rattachement au royaume de France. Peu de temps après, une autre croisade a été menée par un frère du roi, Charles d’Anjou, pour la conquête du royaume de Naples contre les descendants de l’empereur Frédéric II qui n’étaient absolument pas taxés d’hérésie. Et cette guerre fut tout aussi brutale que celle contre ceux que nous appelons les « albigeois ». Nos livres d’Histoire en parlent à peine.
— Dans votre livre, vous abordez la « fascination orientale ». Quelle est votre analyse ?
Ce fut d’abord une fascination, le goût de l’exotisme. C’est devenu maintenant propagande pure et simple pour nous faire admettre que tout venait de l’Orient et d’un Orient bien particulier. Non de Constantinople mais des “Arabes”. Ils nous auraient tout appris. C’est, bien sûr, inexact : l’héritage de l’Antiquité nous est venu des Grecs de Constantinople. Et les hommes d’Occident se nourrissaient convenablement avant ce que nous appelons les Croisades.
— Comment analysez-vous le phénomène des commémorations et des repentances ?
C’est une attitude incompréhensible et, en certains aspects, déplorable. Le bon sens voudrait que l’on ne se repente que ce que l’on a commis soi-même. Se “repentir” pour d’autres, dans le passé, ne coûte pas grand-chose et impliquerait que l’on connaisse bien ce dont on parle. Ce qui, généralement, n’est pas le cas.
— Un collectif d’historiens a demandé en 2005 l’abrogation des lois mémorielles. Quelle est votre appréciation ?
Ces lois dictent l’Histoire et, par là même, interdisent toute recherche historique. C’est une situation insupportable. Les “historiens”du “collectif” qui a en ce moment la vedette, ne s’en sont pas émus pendant très longtemps. Cela leur convenait. Ils n’ont parlé que pour contester les bienfaits de la colonisation française et, ensuite, pour soutenir l’un des leurs menacé d’un procès. Leur combat est sélectif. Ils parlent peu de la loi Gayssot et, en tout état de cause, le pouvoir reste sourd.
— Comment le pouvoir politique intervient-il dans le travail de l’historien ?
Le mécanisme totalitaire fut d’abord très “primaire”, sans vrai plan d’ensemble. On se contentait de tricher, de travestir les faits, de juger et de condamner. Culte des héros et dénonciation tapageuse des méchants. Aujourd’hui, tout est différent : l’État a la main sur la recherche (CNRS et université) et peut interdire d’entreprendre même des recherches là où il ne le souhaite pas.
— Existe-t-il une volonté concertée d’influencer l’histoire destinée au grand public ?
Pour un très large public, qui ne lit plus, pas même de vrais journaux, les seules références « historiques » sont malheureusement ce que lui présentent le film, la radio et la télévision. Nul besoin, je crois, d’invoquer un quelconque complot. Tous ceux qui ont droit de parole dans ces « médias » savent qu’ils ne peuvent dire autre chose, à moins de perdre l’emploi.
— Faut-il blâmer les historiens amateurs ou les journalistes ?
L’historien amateur peut- être de qualité et travailler sérieusement. La faute en est surtout au journalisme. Quelques bonnes, et très rares, revues spécialisées mises à part, toute la presse est en complet désaccord avec ce qu’écrivent les historiens. Ou, plutôt, n’en tient pas compte. Les slogans et les clichés sont toujours les mêmes, repris sans nuances.
— Dans quel état se trouve l’histoire à l’université ?
Le recrutement des maîtres de conférences et des professeurs de l’Université obéit encore à de bons critères de sélection, toujours sévères. Les « enseignants » sont de même qualité qu’autrefois et certainement disposés à bien travailler et à faire partager leur savoir. Malheureusement, les « réformes » à répétition ont complètement dénaturé la nature même de cet enseignement en compliquant à loisir les cursus. De telle sorte que l’administration prend le pas sur l’enseignement et que le professeur n’est plus qu’un employé soumis à toutes sortes de contraintes qui mangent tout son temps. Il faut dire aussi que le manque de sélection à l’entrée de l’Université fait que nombre d’étudiants n’ont pas la préparation suffisante.
Fort heureusement, les thèmes de recherche se sont beaucoup diversifiés. L’Histoire, aujourd’hui, n’est plus du tout limitée à certains domaines (économie ou politique) mais veut étudier de nombreux aspects des sociétés et des civilisations du passé.
— Quelle est votre définition du métier d’historien ?
Le métier d’historien est divers par nature car les sources ne sont jamais les mêmes. Je pense que l’une des qualités de l’historien est, avant tout, d’avoir suffisamment de modestie pour ne pas se croire d’une civilisation supérieur, bénéficiaire des « progrès ». Donc d’éprouver et de manifester de la vraie sympathie pour les hommes qu’il veut connaître et étudier.
Propos recueillis par Guillaume Leroy

Suivent, pp. 49-66 : Le progrès est-il un mythe ?, pp. 67-72 : Les pièges de l’histoire quantitative, pp. 73-77 : Doit-on notre culture classique aux Arabes ?, pp. 79-85 : La comédie des repentances

Rivarol, n° 2779, 29 septembre 2006
Le but de l’histoire est de dire la vérité sur le passé. Ce n’est pas si facile, et le livre de Jacques Heers, L’histoire assassinée, énumère avec rigueur la série d’obstacles qui s’y opposent.
Pour commencer, les documents et les témoins du moment ne sont pas fiables. Dès que l’on remonte un peu loin, les archives qui restent sont amputées de ce que les incendies, les inondations, les souris ont dévoré. Sans parler des documents détruits par les autorités. Les témoins laissent d’abondants mémoires, où ils pensent à se justifier plus qu’à exposer la vérité. On connaît le mot du maréchal Pétain : « Écrire mes mémoires, pourquoi ? Je n’ai rien à cacher. » Les mémoires de Montluc, de Retz, de Saint-Simon sont des chefs-d’œuvre, souvent peu fiables. Ne parlons pas des souvenirs sur la Seconde Guerre mondiale. L’imposture s’y étale. Simone Weil disait de la justice : « cette fugitive du camp des vainqueurs ». La vérité aussi en est chassée.
Notez que les historiens ne sont pas à l’abri de reproches, eux qui expliquent tout et estiment avoir tout compris. Retz remarque : « Ne doit-on pas admirer l’insolence des historiens vulgaires, qui croiraient se faire tort s’ils laissaient un seul événement dans leurs ouvrages dont ils ne démêlassent pas tous les ressorts, qu’ils montent et qu’ils relâchent presque toujours sur des cadrans de collège ? » Pour ma part, je suis frappé de l’insuffisance de certains biographes, bien évidemment dépassés par la hauteur et le génie de leur sujet. Il y a aussi l’incapacité des étrangers à sentir l’esprit d’un pays, d’une époque. Paxton ne comprend rien à la France de 1940 à 1944, Morand le dit très bien dans son Journal. Mais Paxton fait autorité, maintenant que nous sommes intellectuellement colonisés.
Autre cause d’erreur : la routine. Des erreurs dénoncées depuis longtemps sont reprises, de génération en génération. Paresse. Respect de l’opinion établie. J. Heers note que les moines furent, il est vrai, de grands défricheurs, mais qu’il ne faut pas oublier les petits propriétaires qui empiétaient sournoisement sur la forêt du seigneur. Ils n’avaient pas intérêt à faire enregistrer leurs larcins. De même les premiers groupements « communaux » pour limiter les droits féodaux furent le fait de ruraux. Dans les villes, les libertés communales furent souvent le résultat de luttes internes entre deux partis, d’ailleurs également menés par des aristocrates. En France, ce sont les rois capétiens qui ont construit les hôtels de ville (en conclusion de ces luttes), et en Flandre, le comte de Flandre.
Sur les Croisades, les caricatures ne manquent pas. Non, les Croisés n’allaient pas au Levant pour s’y tailler des fiefs. Ils abandonnaient au contraire leurs domaines. Et ce n’était pas pour les « épices » : Heers rappelle que la marchandise la plus recherchée était la soie. À poids égal, elle valait douze fois plus que le poivre. Il y eut bon nombre de mariages entre « poulains » (la deuxième génération de Croisés) et filles du pays : c’est qu’il y avait au Levant encore de fortes minorités chrétiennes, Arméniens, Arabes, etc. Et en somme, il y eut des Croisades pour pouvoir prier en paix à Jérusalem et à Bethléem. Cela avait été longtemps possible, mais, depuis le milieu du XIe siècle, le pouvoir seldjoukide l’empêchait. D’où ces guerres.
Les légendes
J. Heers s’en prend avec humeur à une autre routine, celle des légendes reçues. Il va un peu fort, quelquefois. Il écrit : « On ne sait qui a découvert Vercingétorix parmi tant de chefs de bandes plus ou moins obscurs ou légendaires ». Mais il sait très bien que cela vient de la place tenue par Vercingétorix dans les Commentaires de César. Heers place cet exemple dans la catégorie de la propagande, qui tient une grande place dans l’histoire enseignée à partir de la IIIe République. Reconnaissons que ces faits « légendaires » donnaient à l’enfant une image attachante du passé français : le chevalier d’Assas, et son cri « À moi Auvergne, voilà l’ennemi », ou saint Louis sous son chêne de justice — à quoi je ne vois rien de sulpicien — et il y avait aussi Jeanne Hachette et le Grand Ferré, pour que Jeanne d’Arc ne soit pas toute seule. Et Bayard, dont J. Heers dit « peut-être sans peur et sans reproche », mais c’est déjà dans Brantôme, comme d’ailleurs le panache d’Henri IV. Je ne vois là rien d’insultant pour la vérité, mais évidemment je ne suis pas historien. Reste que la Ve a fait pis, en supprimant toute connaissance de notre passé si l’on excepte la Révolution de 1789, la Commune de 1871 et la Libération, détachant ainsi les jeunes Français de leur patrie, dont il est vrai on ressasse la série ininterrompue de crimes. L’école et la télévision s’y emploient. Les films aussi : la monarchie est haïssable, et ridicule. Voyez Que la fête commence, La Reine Margot et Ridicule, titre qui dit tout.
Enfin, comme cause capitale d’erreur, il y a l’idéologie. La foi dans le progrès technique fait qu’on y voit la vraie cause des grandes découvertes. Mais, dit Heers, on ne sait exactement ce qu’était une caravelle : dire que Colomb leur doit sa découverte est arbitraire. Le marxisme, ensuite, nous a valu, dans la lignée des Annales (grande école historique) et avec la puissance communiste dans l’Université partir de 1945 (voir les dociles : Le Goff, Duby, F. Furet et autres) toute une série de travaux sur la lutte des classes à travers les âges, et l’analyse économique ou démographique, bref une histoire quantitative, qu’on disait la seule vraie. L’ennui, c’est les documents. Pour la lutte des classes, on oublie que dès le XIVe siècle, nombre de marchands achètent des fiefs, et encaissent les droits féodaux (moins lourds d’ailleurs que la fiscalité royale). C’est le cas du grand-père de Montaigne. Pour l’économie, on oublie les variations des monnaies, on feint de croire que « grain » et « blé » désignent toujours le froment. Pour calculer les exportations de vins de Bordeaux en Angleterre, on hésite : les tonneaux contenaient-ils 220 ou 900 litres ? De même en démographie. On s’entend pour fixer le nombre d’habitants d’un « feu » entre 3,4 et 4. Or, il y a des « feux » de 5, de 8, et même de 25 habitants. Tous les calculs par terre. N’oublions pas ceux qui se fondent pour évaluer les revenus sur les déclarations fiscales (à peu près les seuls registres subsistants) comme si ces déclarations n’étaient pas les plus fréquemment faussées.
Dernière manifestation de l’idéologie : nous devons tout à l’islam. Oubliant que l’islam lui-même doit tout à l’héritage grec, au persan et à l’hindou (le zéro vient de l’Inde). Oubliant aussi que les relations avec Constantinople ne cessaient pas, que de Ravenne à la Sicile, une part de l’Italie fut longtemps byzantine, et que ces voies naturelles étaient plus sûres que les traductions arabes d’Aristote ou d’Hippocrate, faites à partir de versions syriaques (araméennes) des textes grecs. Et les savants du monde islamique étaient souvent chrétiens, juifs, ou persans. Quant à l’heureux temps des « trois cultures » en Espagne, autre imposture. Les persécutions antichrétiennes et antijuives étaient bien réelles, et la méfiance, la haine, contre toute culture non-coranique, avec destruction des livres impies.
Jacques Heers termine son livre par un exposé des règlements et interventions étatiques qui limitent la liberté de recherche, et contribuent à la vaste opération de censure qui caractérise notre temps. La vérité historique semble l’ennemie de nos dirigeants. Ce livre est un antidote nécessaire et stimulant contre cette œuvre de ténèbres.
Georges Laffly

La NRH, n° 26, septembre-octobre 2006
LE CONSTAT IMPLACABLE DE L’EFFONDREMENT DES ÉTUDES D’HISTOIRE À L’UNIVERSITÉ
Jacques Heers a terminé sa brillante et riche carrière universitaire comme directeur du Département d’études médiévales de la Sorbonne. Auparavant, il fut professeur aux universités d’Alger, d’Aix-en-Provence, et de Parix X Nanterre. Il est l’auteur d’une multitude d’articles parus dans les revues universitaires internationales et de plusieurs dizaines d’ouvrages.
Une carrière impressionnante
Spécialiste des villes italiennes au Moyen Âge et durant la Renaissance, il a marqué des générations d’étudiants. En 1961 parut aux PUF, dans la collection Nouvelle Clio, son célèbre ouvrage L’Occident aux XIVe et XVe siècles. En 1971 il publia un autre livre majeur, Gênes au XVe siècle, édité par Flammarion. Auteur extrêmement prolifique, Jacques Heers a publié depuis 1979 quasiment un livre tous les 16 mois, abordant des thèmes à la fois fort savants comme Espaces publics et espaces privés dans la ville : le liber terminorum de Bologne (1294), en 1984 aux éditions du CNRS ou d’autres, davantage destinés au « grand public » cultivé et aux étudiants du premier cycle universitaire comme sa célèbre Vie quotidienne à la cour pontificale au temps des Borgia et des Médicis (1420-1520), chez Hachette en 1986.
Dans les années 1990, François-Régis de Vivie l’accueillit à la Librairie Académique Perrin dont il avait réussi à faire un espace de culture et de liberté unique dans la « grande » édition française. Jacques Heers y publia trois importantes biographies : celles de Gilles de Rais en 1994, de Jacques Cœur en 1997 et, peut-être, surtout celle de Louis XI dans laquelle il pulvérise les poncifs entretenus autour de la mémoire de ce grand souverain. Coup sur coup, entre 2001 et 2005, il publia, toujours chez Perrin, trois livres consacrés aux relations entre l’Islam et la Chrétienté : Les Barbaresques, la course et la guerre en Méditerranée ; Les Négriers en terre d’islam ; la première traite des Noirs (VIIe-XVIe siècles) et Chute et mort de Constantinople, trois livres faisant le point sur la réalité d’un choc civilisationnel multiséculaire pourtant nié par certains.
Après la mort de François de Vivie et l’évolution de la ligne éditoriale de la maison Perrin, il lui fallut trouver un autre éditeur. Les Éditions de Paris firent alors un choix des plus heureux en décidant de publier son nouveau livre. Si nous vivions encore dans une société « normale », celui-ci aurait dû être présenté en piles chez les libraires et sa parution aurait dû entraîner une avalanche d’articles et de critiques dans les journaux.
Les méthodes d’assassinat
C’est en effet un ouvrage majeur que nous offre Jacques Heers avec L’Histoire assassinée. Les pièges de la mémoire. Le livre est divisé en cinq chapitres intitulés : Croire ou ne pas croire ? ; L’histoire science humaine ? ; L’histoire arme de propagande ; L’histoire citoyenne et L’histoire à la botte. Dans ces chapitres, l’auteur remonte aux origines, non pas de la désinformation en histoire, maints auteurs ayant déjà amplement écrit sur le sujet avec des talents divers, mais aux fondements de la déviance méthodologique qui explique pourquoi les assassins de l’histoire ont pu aussi facilement perpétrer leur crime. Pour comprendre cette idée et pour l’expliquer, il fallait bien sûr être historien de métier et avoir l’expérience et le talent de Jacques Heers.
Le livre commence par une forte phrase : « Ce que nous appelons la Mémoire n’a que peu de commun avec l’Histoire. Ce sont deux démarches différentes, parfois contradictoires, en tout cas incompatibles. » Plus loin, Jacques Heers écrit : « Trancher sur le moment, refuser de patienter et dire une vérité bien à soi sous le coup des émotions et des désirs de vengeance font que l’opinion commune ne fait plus le départ entre passé et présent. Nous appelons histoire ce qui s’apparente plutôt au journalisme ou même, tout simplement, au militantisme politique et au règlement de comptes. » En quelques lignes, voilà posé tout le problème.
L’histoire au service de l’idéologie
Difficile travail en effet que celui de l’historien car, à la différence de l’homme des médias, « collé » à l’instant présent et gouverné par le fugace, il doit sans cesse justifier ce qu’il avance. Cette tâche ingrate demande de longues années de patientes recherches au terme desquelles est publié un ouvrage dans lequel tout doit être justifié, appuyé sur des documents, ces fameuses « sources » qu’il a fallu découvrir ou réinterpréter. Et tout cela dans l’anonymat, car, comme l’écrit encore Jacques Heers : « La notoriété va à ceux qui ne se sentent nullement disposés à mener de longues recherches dans les fonds d’archives. » et dont le travail consiste à résumer et parfois même à s’approprier ce que les universitaires ont découvert et écrit avant eux.
À la source de la manipulation historique, Jacques Heers situe l’école de Jules Ferry quand « pour décider de la façon d’enseigner l’Histoire on ne fit pas appel à de vrais savants, pas même à des hommes de métier (...), mais à des professionnels de l’endoctrinement choisis pour leur engagement idéologique et leur dévouement à la cause dite “républicaine”. (...) Ils n’avaient pas fréquenté les bibliothèques ou les fonds d’archives et se contentaient, pour appuyer et illustrer un discours partisan, de recueillir ici et là et de rassembler d’édifiantes anecdotes, le plus souvent toutes sortes de sornettes dont la lecture, aujourd’hui, laisse plus que perplexe. ». Il fallait en effet que les enfants de France deviennent de bons et sincères républicains acquis à l’idée de Progrès.
Plus tard, l’histoire plia devant des modes successives. La dictature du tout économique en fut une et Jacques Heers intitule joliment une de ses rubriques : « L’Histoire quantitative, tyrannie et ridicules ». De fait, pour les cuistres qui en étaient les grands prêtres : « Il était toujours de bon ton de ne prêter attention qu’aux lois de l’économie, production, coût, offre et demande, et aux rapports de force entre capital et travail. Tout devait s’expliquer par la conjoncture, les récoltes frumentaires, les rapports prix-salaires, la recherche des profits. (...) Ce fut, pendant plus d’un demi-siècle le contrôle, la sclérose plutôt, de la recherche historique au nom d’une mode imposée par une École constamment citée comme seule référence. ». Cette école s’autopubliait dans la revue des Annales, y « donnant toujours le ton, distribuant éloges et éreintements sans appel ni nuances [car] les rédacteurs ne toléraient pas la contradiction. ». L’histoire « événementielle » y était brocardée, l’histoire des conflits politiques, des guerres, des grands hommes méprisée car, comme l’écrit Jacques Heers, pour cette école dictatoriale qui a formaté des générations d’historiens : « Décrire, analyser ne pouvait mener à rien. Tout se devait mettre et se dire en chiffres. (...) On ne parlait que de marchands et de marchandises. Tout était affaires de trafics, de lutte pour les marchés et de conquêtes de nouveaux circuits. »
Aujourd’hui, l’histoire est au service de la nouvelle idéologie dominante, celle qui prône le métissage, l’immigrationnisme, le cosmopolitisme en un mot. Tout est fait pour nous couper de nos racines, pour diminuer le rôle de nos ancêtres. Ainsi est-il posé comme postulat que nous devrions tout aux Arabes et d’abord la transmission de la culture grecque. Jacques Heers a de fortes pages à ce sujet quand il écrit : « Aristote était connu et étudié à Ravenne, au temps du roi des Goths Théodoric et du philosophe Boèce, dans les années 510-520, soit plus d’un siècle avant l’hégire. » Forts passages également que ceux qui portent sur la réalité de la coexistence entre les « trois religions du Livre » dans l’Espagne musulmane ou sur le sultan Saladin, toujours présenté comme épris de paix face à des croisés fanatiquement belliqueux.
Le recrutement universitaire
Dans un chapitre brillant et particulièrement libérateur, Jacques Heers évoque les curieuses méthodes de gestion des carrières des universitaires et bien sûr du recrutement qui est à la source de tous les maux. Et il sait de quoi il parle car ce grand universitaire fut également administrateur. Durant de longues années, en plus de ses activités d’enseignement et de recherche, il siégea en effet dans les multiples organismes paritaires qui gèrent la carrière des membres de l’enseignement supérieur. Il montre comment les assassins de l’Histoire et de nos racines ont bien compris, eux, que le recrutement des universitaires est la clé de tout. D’où une politique d’endogamie doctrinale aboutissant à de scandaleuses campagnes visant à interdire l’accès des « rebelles » à la carrière. Ainsi, rappelle Jacques Heers, en fut-il avec Reynald Secher, auteur de remarquables travaux sur les guerres de Vendée. J’ajouterai, car je siégeais alors dans l’organisme chargé des recrutements, à l’époque son nom était le CNU (Conseil national des Universités), que la cabale fut ourdie par les épurateurs staliniens qui contrôlaient l’Université ; mais elle réussit parce que les maîtres de l’impétrant, prudents caméléons bardés d’hermine, se couchèrent littéralement, à commencer par son directeur de thèse, pourtant réputé esprit indépendant. Peu de temps auparavant, Georges Boudarel avait, lui, été recruté par ceux-là même qui écarteront Reynald Secher et qui n’avaient pas craint, afin de renforcer son bien « léger » dossier, de prendre en compte ses années d’« expérience » en Indochine... Ajoutons que les mêmes procureurs, afin d’écarter ma propre candidature à un poste publié au Journal Officiel de la République Française sous l’intitulé « Histoire de l’Afrique à l’époque moderne et contemporaine », nommèrent une spécialiste de la Bourgogne au XVIIIe siècle... Ainsi va l’Université française, lentement mais sûrement, vers un irréversible déclin.
Le scandale du CNRS
Jacques Heers montre que le scandale touche également le CNRS. À l’origine, cette institution devait permettre, pour un temps court, à de jeunes chercheurs ayant obtenu une bourse, de mener leur recherche avant d’entrer ou de retourner à l’université. Lors de sa création, on n’y faisait pas carrière, aujourd’hui, oui. En sciences humaines, et sauf exceptions notables, l’institution est ainsi devenue un douillet cocon pour agoraphobes incapables de se présenter devant des amphithéâtres remplis d’étudiants et un refuge pour professionnels de la dépression nerveuse. Longtemps, le CNRS fut également un havre pour « universitaires » incapables de venir à bout de leur thèse de doctorat d’État. Comme le dit Jacques Heers, le CNRS « cette énorme machine tourne pour elle-même, pour la satisfaction de voir s’accomplir des carrières de chercheurs de profession qui ne rendent aucun service à la collectivité, n’assurent aucune charge d’enseignement, aucun service public ». Du moins cela leur laisse-t-il du temps pour échafauder de fumeuses théories. C’est en effet au CNRS que fut par exemple inventée par Jean-Pierre Chrétien, qui y fit l’essentiel de sa carrière, l’idée que les Tutsi et les Hutu sont des créations ou des amplifications coloniales...
L’effondrement de la formation des étudiants en histoire
Les assassins de l’histoire ont également tout fait pour que les étudiants perdent leurs points de repère. Les nouvelles licences sont ainsi des cursus dans lesquels les bacheliers font de tout, sauf de l’histoire. Comme le souligne Jacques Heers, par le système des équivalences ou des passerelles existant entre les disciplines, il est fréquent de voir arriver en troisième année de licence des étudiants n’ayant jamais suivi le moindre cours de méthodologie de la matière et ignorant tout de la chronologie.
En dehors du concours de l’agrégation auquel ne réussira qu’une infime minorité, les étudiants ayant obtenu une licence chercheront à soutenir l’une ou l’autre de ces nouvelles thèses ayant succédé au trop « élitiste » doctorat d’État. Or, le niveau de ces doctorats, avec la culture générale et la connaissance de la langue en moins, est très souvent inférieur aux doctorats de 3e cycle des années 1970-1980. La boucle est ainsi bouclée dans la médiocratie généralisée entretenue par l’inexistant niveau du baccalauréat. Voilà pourquoi les « initiés » inscrivent leurs enfants dans cette douzaine d’établissements secondaires susceptibles de les mener efficacement vers les classes préparatoires aux grandes écoles, seule échappatoire par le haut à la voie de garage universitaire sur laquelle les plus nombreux sont poussés à s’engager.
Bernard Lugan

Valeurs actuelles, 28 juillet 2006
Un pamphlet ? Non, un constat. Établi avec la rage de celui qui voit se dégrader une discipline qu’il a aimée et illustrée avec brio. Si les traits sont grossis, c’est pour mieux se faire entendre. À force, écrit en substance ce grand médiéviste, de confondre histoire et mémoire, émotion et raison, témoignage et objectivité, intention législative et réalité, cuistrerie et érudition, à force de mettre à toutes les sauces l’adjectif « citoyen », de dévaloriser le sens des mots, d’enchaîner les repentances, de céder à la tyrannie du présent et de manquer de recul, à force de lire et de voir des objets « culturels » qui ne sont que « niaiseries et balivernes », de célébrer à tout va n’importe quoi n’importe comment, nous arrivons à être « formatés », à devenir des zombies honteux de notre passé, acceptant, ou peu s’en faut, les lois édictées par un État qui refait l’Histoire. Un essayiste, Jean Sévillia (Historiquement correct, réédité en poche dans la collection « Tempus ») et un historien de la France contemporaine, Jean-Pierre Rioux (La France perd la mémoire, Perrin), arrivent à des conclusions similaires. Avec, pour le second, des pages virulentes et inquiètes contre ceux qui valorisent les « devoirs de mémoire », dépècent la mémoire commune, et fabriquent une France « malade d’une mémoire rendue folle ». Frédéric Valloire

Monde et Vie, n° 766, 15 juillet 2006
Arrivé au terme d’une longue et brillante carrière universitaire entamée il y a près d’un demi siècle, Jacques Heers aura été un historien roboratif, utilisant avec pertinence les outils modernes de l’histoire. Il ne manquait plus qu’un ouvrage d’humeur, que les Éditions de Paris ont le bonheur de présenter au public. Histoire, propagande, histoire citoyenne, histoire totalitaire, telles sont quelques-unes des facettes de ce que dénonce Jacques Heers. Mensonges, manipulations de la mémoire, pressions idéologiques sur les chercheurs, verrouillage des universités prétendument libres, la discipine que l’auteur a si bien illustrée ressemble au final à un champ de bataille, et le constat est amer.

Famille Chrétienne, n° 1485, 1er-7 juillet 2006
Qui a assassiné l’Histoire ?
On manipule l’Histoire. Les effets de cette déconstruction ne sont pas tous encore visibles. Le grand historien du Moyen Âge qu’est Jacques Heers en cerne quelques-uns. Et nous ne sommes pas loin de partager son avis tant ce qu’il déroule sous nos yeux est convaincant. Est-elle pour autant “assassinée”, cette Histoire devenue réglementaire ?
Nous connaissons les “assassins” — il s’agit d’un crime collectif déjà ancien, perpétré entre autres dans les marécages remplis de crocodiles des “sciences humaines”, sinon dans le marigot du “sens de l’Histoire”... Nous voyons tout aussi clairement qui profite encore de la manipulation. Mais le squelette reste néanmoins à l’abri.
L’auteur construit un acte d’accusation nourri d’exemples et de faits, qui ne peut que susciter dépit, amère ironie, et certainement colère. Quand le patrimoine remplace l’Histoire, quand les “reconstitutions” tournent au carnaval, que de laborieux analphabètes perpétuent de faux mystères, et que la “vérité officielle” met un point final à tout débat, l’historien consciencieux peut s’interroger sur son travail enchaîné.
Un livre grave, à la fois très noir et très sérieux.
Gérard Guicheteau

Le bulletin des lettres, n° 652, juin-juillet 2006
Les justes colères d’un historien
M. Jacques Heers est bien connu de nos lecteurs, puisque le Bulletin a régulièrement rendu compte de ses nombreux et solides ouvrages consacrés à l’histoire méditerranéenne du Moyen Âge. Aujourd’hui, il élargit son investigation à l’ensemble du champ historique, aux méthodes et aux modes en usage dans le petit monde de Clio et porte sur lui un regard aussi lucide que sévère. L’essai qu’il nous propose se présente comme un cahier de doléances, qui tourne par moments au pamphlet : le médiéviste s’étonne de la persistance des idées reçues contredites par la recherche ; le professeur s’insurge contre les réformes dévastatrices ; le citoyen s’indigne face à la mainmise de l’État sur l’interprétation de l’histoire.
Notre chercheur est bien sûr particulièrement à l’aise pour dénoncer « l’arsenal des impostures » qui entachent l’époque médiévale. Qu’il s’agisse des défrichements, du servage, des croisades, du rôle des Arabes (magnifié à l’excès), de l’usage abusif du terme « moyenâgeux » pour désigner les institutions qu’on veut déprécier, de l’artificielle opposition entre Moyen Âge et Renaissance, M. Heers accumule les mises au point. Il se désole de voir subsister interprétations erronées, idées reçues et slogans dans les manuels scolaires comme dans les articles des magazines ou les émissions télévisées, pour conclure, désabusé : « les travaux scientifiques en histoire ne passent pas la rampe... (il y a) divorce entre ce qu’apporte la recherche et les fantaisies livrées à l’enseignement et au public ».
Mais la recherche elle-même n’est pas épargnée par notre critique ; il s’en prend aux manies et aux marottes qui ont sévi pendant plusieurs décennies et laissent aujourd’hui encore des traces bien visibles. La primauté longtemps accordée à l’explication économique a conduit nombre d’historiens à négliger ou dévaloriser la part légitime qui revient au religieux ou au politique dans leurs analyses des sociétés et des civilisations. « La fascination du nombre » les a obligés à céder à la « magie des courbes », des statistiques et des pourcentages, imposant la fausse certitude du quantitatif, au détriment de la prudente circonspection qui convient à une « science (dite) humaine », puisque telle est la nouvelle dénomination de l’histoire.
À propos des Universités et des réformes incohérentes qui les ont transformées, le jugement du professeur n’est pas moins réprobateur. Il déplore le temps perdu par ses collègues en des tâches subalternes ; les obligations administratives de plus en plus lourdes, les congrès ou colloques, tables rondes et débats sur tout ou rien, « expressions triomphantes du nomadisme intellectuel », se multiplient, au préjudice de la recherche approfondie qui se trouve souvent sacrifiée. La nouvelle thèse elle-même n’offrirait plus les mêmes garanties de sérieux et d’innovation que l’ancienne. On sait en effet quelle part ont prise les grandes sommes d’autrefois à l’avancée des connaissances : on pense à Philippe II et la Franche-Comté de Lucien Febvre ; à La Méditerranée de Braudel, au Beauvais et Beauvaisis au XVIIe de Pierre Goubert, à Valladolid au siècle d’or de Bartolomé Benassar... à Gênes au XVe de Jacques Heers.
Enfin ce dernier aborde à son tour la question, si actuelle, des « pièges de la mémoire » (c’est le sous-titre du livre). Il est sans pitié pour « la comédie des repentances » et s’emporte contre la prétention de l’État à « imposer sa lecture du passé ». « Lorsque le seul fait de souhaiter confier aux historiens l’étude du passé, sur tel ou tel point contesté, est aussitôt pris pour un grave délit, il est bien clair que toute recherche se trouve figée, réduite à néant ». Des chercheurs sous la tutelle du CNRS et de multiples commissions, des commémorations soigneusement choisies, des interdits et des thèmes obligés, tout est en place pour un contrôle grandissant de la pensée et du travail historiques. Au fronton du Panthéon une sculpture allégorique symbolise cet asservissement : on y voit l’Histoire, assise, quasi agenouillée, inscrire sur ses tablettes les noms que lui dicte la Patrie ou la République.
D’aucuns estimeront que M. Heers a noirci à l’excès le tableau, d’autres que sa vigoureuse critique eût été plus efficace si elle avait porté sur un seul des points litigieux. Reconnaissons-lui du moins le courage de crier haut et fort ce que beaucoup susurrent tout bas et de poser des questions qui devraient alimenter de vrais débats.
Pierre Bérard

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Historien illustre, auteur d’une œuvre considérable consacrée en majeure partie au Moyen Age italien, maître et directeur de thèse de nombreux disciples, Jacques Heers arrivé en fin de carrière peut se permettre de dire des vérités désagréables sans se soucier de s’attirer l’hostilité de mécontents qui seront nombreux certes, s’ils lisent son livre : il suffira pour en rendre compte de les énumérer :
Les auteurs de mémoires et de souvenirs dont il relativise le témoignage, trop subjectif et entachés des partis pris de l’actualité. Et les historiens qui leur accordent un crédit excessif, se contentant de recherches superficielles sans critiquer ni interpréter suffisamment les témoignages, qui généralisent indûment à partir d’une documentation trop partielle, qui abordent leur sujet avec une idée préconçue et réductrice. Sur des exemples précis tirés pour la plupart de son domaine de recherches (le collier d’attelage, les grandes découvertes maritimes, les voûtes d’ogives) il démonte des erreurs solidement ancrées dans les esprits et perpétuellement répétées. Il est particulièrement critique à l’égard de ceux qui, selon l’orientation de l’“école des Annales” prétendent tout expliquer par l’économie, ceux qui pratiquent l’ “histoire quantitative” et fondent leurs statistiques et leurs savantes courbes à partir de comptages incertains. Quelle prudence ne faut-il pas en ce domaine, quand on connaît l’extrême diversité qui régnait dans le passé de l’Europe en matière de poids, de mesures et de monnaies, et combien il est difficile d’évaluer le sentiment de nos ancêtres en matière de confort et de niveau de vie !
Il attaque également les auteurs des programmes scolaires en matière d’histoire. Leur objectif n’est plus de faire connaître aux élèves notre passé de façon nécessairement simplificatrice, et aussi objective que possible, mais d’en faire de bons républicains, autrement dit, de calomnier le passé pour mieux exalter le présent : non, nos ancêtres n’étaient en général, ni illettrés ni “obscurantistes” ; non, les femmes n’étaient pas méprisées, non François 1er n’était pas obligé de s’allier au Grand Turc, non nous ne devons pas tout aux Arabes, non le poivre et les épices n’étaient pas, pour les Portugais, les seules raisons d’entreprendre l’exploration du monde. Un découpage arbitraire des périodes et des siècles, la répartition des personnages en traîtres et en héros, un culte du progrès, voilà qui est bien dangereux à ses yeux. Et s’il n’y avait que l’école ! mais il y a les revues historiques grand public, les films, les romans, les reconstitutions de la télévision, les slogans et les mots piégés : ainsi croisade inusité avant 1500 alors que les contemporains disaient pèlerinage, Byzantins pour désigner les habitants de Constantinople, la ville de Constantin, qui étaient capables de défense et ne se contentaient pas de discuter du sexe des anges. Barbaresques pour désigner des gens qui n’étaient pas de simples pirates, mais des militaires turcs menant une guerre perpétuelle contre la chrétienté et réduisant leurs prisonniers en esclavage. Les rues sont baptisées, débaptisées et rebaptisées et les “grands hommes” inhumés au Panthéon selon la mode du moment. La “comédie des repentances”, la diabolisation du vaincu, seul coupable de “crimes de guerre et génocides”, qui n’est plus un adversaire malheureux avec lequel il faut négocier, mais un être nuisible à éliminer, tout cela constitue selon son expression l’“arsenal d’impostures” de l’“histoire citoyenne”.
Sa critique porte enfin sur l’organisation récente de l’Université et du CNRS où tous les horaires et règlements sont imposés d’en haut et semblent faits pour priver les apprentis historiens d’une formation sérieuse et faire perdre aux chercheurs leur autonomie, la liberté de choisir leurs sujets, et le temps qu’il leur faudrait pour chercher.
Ce livre est un cri d’alarme qui touche, à des problèmes extrêmement graves. J. Heers voudrait qu’on en revienne à une histoire qui mette au centre des recherches historiques les hommes des diverses époques avec leurs mentalités et leur spiritualité et cherche à les faire aimer. Il s’inquiète que la recherche historique sérieuse soit de moins en moins libre et qu’une histoire falsifiée tende à devenir la religion de notre société laïque, avec ses dogmes et son inquisition.
J.Picoche pour www.librairiecatholique.com

Cahiers Saint-Raphaël, n° 83, juin 2006
En 1992, le médiéviste Jacques Heers publiait son plus gros succès de librairie, Le Moyen Âge, une imposture (Perrin), dans lequel l’auteur s’en prenait aux historiens et écrivains qui, depuis deux siècles, donnaient du Moyen Âge une vision caricaturale concernant une des périodes les plus riches de l’histoire de l’humanité. Avec L’Histoire assassinée, les pièges de la mémoire, l’historien nous offre une critique globale tout d’abord de l’historiographie du XXe siècle, mais aussi et surtout, un tableau sans concession de l’enseignement de l’histoire dans nos écoles et nos universités.
Élève de Fernand Braudel qui l’envoya en Italie pour travailler sur la ville médiévale, Jacques Heers n’en rejette pas moins un enseignement marqué par le matérialisme historique. Braudel était athée et détestait le fait politique, religieux, et artistique. Heers, après avoir sacrifié à l’histoire économique et sociale, se libère des dogmes de l’école marxiste des Annales dominant l’université française, pour réhabiliter la véritable histoire, celle qui repose sur l’analyse des textes. Sans nier l’intérêt des sources telles que les chroniques ou les mémoires, il prône un retour à l’étude de textes secondaires (actes notariés, livres de comptes...) pour saisir une réalité plus complexe et nuancée que celle présentée par les idéologues déterministes de son temps. L’auteur s’en prend aussi aux discours simplistes du corps enseignant : « Pour être retenu le discours doit schématiser, non pour faire plus clair mais pour rassembler les faits en vastes ensembles et imposer des généralités et des règles. On fait simple, aisé à prendre en mémoire, et l’on s’écarte du plus en plus de la réalité, elle est infiniment plus complexe ». Là encore, de la simplification à l’idéologie, il n’y a qu’un pas franchi allègrement depuis Jules Ferry, mais confirmé encore de nos jours par une université soumise aux dogmes de l’État et qui a délaissé ce qui faisait sa réputation dans le monde entier, à savoir la double thèse. Celle-ci présentait un travail sur un sujet original, complété ensuite par la publication commentée d’un teste, le plus souvent inédit. Elle était la concrétisation d’un travail « mûr et adulte », l’aboutissement d’années de recherches et de travail. Tout ceci a été remplacé par une sorte de copinage universitaire où celui qui présente quarante études de quatre pages sur son curriculum vitae obtiendra le titre usurpé de professeur...
Heers, ancien directeur du département d’études médiévales de la Sorbonne (Paris IV), nous confiait récemment avoir été dans sa carrière, davantage sensible à l’enseignement même et à la transmission d’un savoir, plutôt qu’à son œuvre écrite qui compte plus de trente ouvrages. De fait, L’histoire assassinée, synthèse d’un enseignement, d’une méthode et d’un savoir, nous apparaît comme le meilleur témoignage que l’éminent médiéviste pouvait nous transmettre.
Christophe Mahier

La Nef, n° 172, juin 2006
À un endroit de son dernier livre, dans lequel il dresse un inventaire détaillé des manipulations de l’Histoire, le professeur Jacques Heers raille cette manie qu’ont les édiles de beaucoup de nos villes grandes ou petites de baptiser les rues, les places et les impasses du nom de célébrités citoyennes (« d’écrire des incongruités sur les murs », s’indignait vers 1910 le fougueux Louis Bertrand, devant l’indiscrète floraison de plaques émaillées à la gloire des saints laïques de la République combiste — « Des Avenues Marat et des Places Fouquier-Tinville nous sont promises », se hasardait-il à prédire). Trop souvent, en effet, ce sont là choix volontairement partisans, où l’on serait bien en peine de voir autre chose qu’une « forme de pollution intellectuelle et d’intolérance agressive ». Mais ce n’est pas la seule, et, de tous côtés, en tous lieux, « une avalanche de clichés et de slogans » croule sur nos têtes, s’abat sur nos cerveaux, emprisonne notre entendement. Avec la complicité de l’État ? Sans aucun doute. Et, de plus en plus, à son initiative.
Car depuis longtemps maître « de dicter l’Histoire par célébrations et pantomimes », remarque Jacques Heers, voici qu’à présent l’État s’ingère de son autorité propre à gouverner la mémoire, en montrant « d’un doigt vengeur les affreux, les criminels et les pervers » — que sa juridiction morale entreprend de traquer dorénavant jusque dans un lointain passé (songeons notamment à la loi du 21 mai 2001 relative à la condamnation des traites négrières, envisagées sous l’angle d’une unique culpabilité : celle de nos ports atlantiques au temps de l’Ancien Régime). Vive donc l’interdiction de toute nouvelle enquête, révision, précision même qui risque de mettre en cause, ne serait-ce que précautionneusement, les vérités officielles ! Vive la prohibition des recherches ! Vive les conclusions proclamées irréfragables !
Certes, assez peu nombreux sont encore de tels égarements. L’exemple, toutefois, est donné, s’inquiète Jacques Heers ; il est installé, supporté, accepté. Demain, peut-être, d’autres portions de l’Histoire iront rejoindre ce « domaine réservé ». Experte à corroder notre pays et notre peuple, la comédie des repentances, agrémentée de la menace du bâton contre les récalcitrants, a le vent en poupe.
Michel Toda

National Hebdo, n° 1141, 1er - 7 juin 2006
Le livre nécessaire de Jacques Heers
L’histoire est littéralement assassinée par les historiens, par l’école, par les médias, par les hommes politiques, par l’État. En 250 pages de son livre L’histoire assassinée, Jacques Heers dresse un implacable réquisitoire contre les faussaires en tout genre de l’histoire officielle.
Ce livre passionnant est à la fois un cours de méthodologie, un catalogue d’impostures historiques, une dénonciation des idéologies qui font de l’histoire une propagande (pas dans la défunte URSS, mais chez nous, et aujourd’hui), et dresse le terrible constat qu’il n’y a plus de libre recherche universitaire possible.
Sur ces thèmes, nous croyons savoir l’essentiel. Pourtant, le lecteur va de découverte en découverte. Car Jacques Heers n’est pas un pamphlétaire alignant des anathèmes, c’est un authentique historien, professeur d’université, et qui a été directeur du département d’études médiévales à la Sorbonne. Dans tous les domaines qu’il aborde, il donne des faits précis, irréfutables, qui détruisent de fond en comble les clichés souvent appris à l’école, et qui réduisent à néant les impostures de méthodes historiques dictées par l’idéologie dominante sans souci de la vérité et du réel. Pour prendre un seul exemple, l’aventure de Christophe Colomb, nous affirme-t-on, a été rendue possible par l’invention de la boussole, de l’astrolabe, de la caravelle et de la voile latine. Et ce sont les « grandes découvertes », permises par la technique, et dictées par l’économie, qui nous ont fait passer du Moyen Âge aux Temps modernes. Tout cela est rigoureusement faux, d’un bout à l’autre. La boussole était connue depuis le XIIIe siècle, tous les calculs de Christophe Colomb étaient erronés, la caravelle (dont nous n’avons aucune représentation) était un bateau léger qui avait une utilité pour remonter les fleuves mais certainement pas pour traverser l’Atlantique, la voile latine, connue depuis toujours, ne permettait pas de remonter au vent, les grandes découvertes étaient dues à la soif de découvertes, et à la lutte contre l’islam, et non à des considérations économiques, et rien dans les documents que nous avons ne permet d’établir une césure historique à cette époque-là.
Des faits comme ceux-ci, il y en a des quantités dans le livre de Jacques Heers. Mais il ne faut pas négliger le dernier chapitre, où il décrit le fonctionnement actuel de l’Université, ou plutôt la conspiration des services de l’État pour empêcher toute recherche véritable et libre — ce qui est le contraire même de ce qu’est l’Université, de ce qu’elle était autrefois, et même naguère.
Yves Daoudal

Nouvelle revue d’histoire, n° 24, mai-juin 2006
Qu’est-ce que l’histoire, sinon les historiens et ce qu’ils en écrivent ? Que sont alors les historiens ? De l’avis de l’un d’eux, le médiéviste Jacques Heers, ancien professeur à Nanterre et à la Sorbonne, ce sont des sujets en butte à la propagande d’État, et les auxiliaires de celle-ci. Ce que démontre L’Histoire assassinée, vigoureux essai d’un richesse foisonnante et manifeste de dissidence. La mainmise sur l’histoire s’effectue d’abord en haut lieu, universitaire ou médiatique : point d’autorisation, de bourse ou de tribune à qui ne sacrifie aux vérités du jour. Elle passe ensuite par une terminologie absconse ; la voilà reléguée au fourre-tout des Sciences humaines, et, la mode voulant, livrée aux systèmes de L’histoire quantitative ou de la Nouvelle Histoire, bref, aux matérialismes de toutes sortes et à la tyrannie des statistiques. Suit une nouvelle épreuve, celle du prétentieux jargon des modernes bonnets carrés, qui la coupe des bases vives de la langue au prix de mille barbarismes. C’est ainsi que l’on « contrôle », que l’on « éduque », que l’on « formate » le citoyen. C’est encore ainsi que l’on travestit Clio. Il faut lire absolument la révision circonstanciée des faux mythes qu’établit Jacques Heers : le Moyen Âge, « une imposture » ; l’Inquisition, une « obsession maladive » ; le Siècle des Lumières, « médiocre temps des petits hommes » ; les Droits de l’Homme, « nulle référence à ceux de la Femme » ; les génocides, « rien de la Terreur à Paris et des massacres à Nantes et à Lyon », et rien sur la Vendée, naturellement. On recommandera de même le paragraphe intitulé : « Nous devons tout aux Arabes », credo que l’auteur met en pièces, et cet autre sur l’esclavage où, après l’énoncé des multiples responsabilités, il conclut : « Quant aux Musulmans, mieux vaut se taire : ce serait du racisme. » . La colère et l’ironie d’un grand historien devant l’histoire dépossédée du jury des faits.
Éric Vatré

Reconquête, n° 228, mai 2006
Un pavé dans la mare
En cinq grand chapitres et 250 pages, Jacques Heers démolit de fond en comble toute la mythologie « historique ». L’histoire véridique, explique-t-il, est littéralement assassinée par les historiens, par l’école, par les médias, par les hommes politiques, par l’État. Jacques Heers n’est pas un jeune trublion iconoclaste. C’est un authentique historien et universitaire, qui a été directeur du département d’études médiévales à la Sorbonne.
Les cent premières pages de L’histoire assassinée sont autant un passionnant cours de méthodologie historique qu’un jeu de massacre. Jacques Heers passe en revue toutes les erreurs de méthode dans lesquelles tombent des historiens pourtant patentés, et les vulgarisateurs qui les recopient. Ainsi nombre d’historiens croient que ce qu’on ne trouve pas dans les documents écrits n’existe pas, et que tout ce qui est écrit et daté fait foi. Or la plupart du temps les documents écrits sont extrêmement lacunaires, et ce qu’ils disent est le plus souvent propagande, plaidoyer, ou exposé de ce qui devrait être. Ayant un texte de loi, ces historiens racontent l’histoire comme si la loi était appliquée, alors qu’ils ont sous les yeux, aujourd’hui, de multiples exemples de lois jamais appliquées...
Économisme et marxisme
L’histoire a été profondément déviée lorsqu’on a décidé que c’était une “science humaine” et que l’on a mis au premier plan les explications scientifiques, en méprisant l’homme. On a poussé le déterminisme jusqu’à l’absurde, expliquant par exemple que tel site avait été bien choisi pour construire une ville, car c’était un carrefour de routes. Alors que c’est évidemment le développement de la ville, et du commerce à partir de cette ville, qui en a fait un carrefour de routes. On a voulu expliquer le cours de l’histoire par les inventions : ainsi c’est la boussole, l’astrolabe, la caravelle et la voile latine qui auraient permis l’aventure de Christophe Colomb. Or c’est totalement faux. Les “grandes découvertes” ne sont pas dues aux techniques, mais à la soif de découverte.
L’histoire “science humaine” est devenue matérialiste, économiste, marxiste. Elle voit partout la lutte des classes : elle découpe toute société en tranches horizontales, et « ignore les solidarités verticales, les seules qu’on trouve dans les textes »... L’“École des Annales” a imposé une histoire fondée sur des courbes statistiques, lesquelles reposent sur des hypothèses invérifiables. Et tout est déterminé par les enjeux économiques. Jacques Heers raconte comment il a été la victime de cette idéologie lorsque, jeune chercheur, il devait traiter du « rôle des grands capitaux internationaux dans les découvertes maritimes » : il ne trouva absolument rien...
Bondieuseries républicaines
À l’école laïque et obligatoire de l’Éducation nationale, l’histoire est devenue une arme de propagande “républicaine”. Il est inutile ici de s’étendre sur le sujet, mais Jacques Heers donne de fort intéressantes précisions. Par exemple, que la légende noire de l’Inquisition fut un montage réalisé dans les premières années de l’école de Jules Ferry, destiné à préparer les persécutions anticatholiques de 1905. Et ces précisions sont assorties de réflexions tout aussi intéressantes. Ainsi à propos des juges de l’Inquisition, il faudrait demander au citoyen d’aujourd’hui s’il se sent à l’aise « d’accuser d’obscurantisme les juges d’un passé si lointain, forcément encore peu connu, alors que nous vivons un temps où la diabolisation de l’adversaire est, en politique, pratiquée comme une commune stratégie », un temps où fleurissent « les oukases contre le mal supposé, les procès d’intention où, en vertu de lois de plus en plus contraignantes, l’accusation est exemptée d’apporter ses preuves », alors que les procédures de l’Inquisition imposaient des enquêtes minutieuses sur le bien fondé des plaintes...
Des « bondieuseries républicaines » de l’école laïque, on est passé à « l’histoire citoyenne », endoctrinement de masse avec ses contrevérités assénées comme des dogmes, sa comédie des repentances à sens unique, son culte officiel à travers le Panthéon et le « comité des célébrations nationales », et ses interdits : « Lorsque le seul fait de souhaiter confier aux historiens l’étude du passé, sur tel ou tel point contesté, est aussitôt pris pour un grave délit, il est bien clair que toute recherche se trouve figée, réduite à la clandestinité ou, plutôt, réduite à néant. »
Enfin, dans un dernier chapitre, intitulé L’Histoire à la botte, l’État totalitaire, Jacques Heers ne nous parle pas de l’URSS, mais de ce qui se passe aujourd’hui à l’université française. Il décrit par le menu non seulement comment l’État contrôle la recherche historique, mais comment tout travail de recherche universitaire est systématiquement rendu impossible par d’hallucinantes réformes et par le poids de l’administration.
Ce chapitre-là sera une authentique et lamentable révélation pour quiconque ne suit pas de près les questions universitaires. Quant aux chapitres précédents, ils fourmillent littéralement de révélations sur un grand nombre d’impostures historiques, qui échappent souvent même à ceux qui s’intéressent à l’histoire.
Ce livre est une œuvre de salubrité publique. Et il est tout simplement passionnant.
Yves Daoudal

Présent, samedi 6 mai 2006
Ce livre de Jacques Heers rappelle un texte de Péguy, texte qui a presque un siècle d’âge, étant du 20 juin 1909. Il a paru au treizième cahier de la dixième série, sous le simple titre : « A mes amis, à nos abonnés ».
Péguy s’était mis dans la tête de raconter l’affaire Dreyfus à un gamin de dix-huit ans : « Il était si docile, il avait son chapeau à la main. Il tournait son chapeau dans ses doigts. Il m’écoutait, m’écoutait. Il buvait mes paroles. Il se renseignait. Il apprenait. Hélas !il apprenait de l’histoire.
Il s’instruisait. Je n’ai jamais aussi bien compris qu’alors dans un éclair, aussi instantanément senti ce que c’était que l’histoire, et l’abîme infranchissable qu’il y a, qui s’ouvre entre l’événement réel et l’événement historique ; l’incompatibilité totale, absolue ; l’étrangeté totale ; l’incommunication ; l’incommensurabilité ; littéralement l’absence de communemesure même possible ».
Voilà donc un divorce constaté, prononcé par Péguy entre la page d’histoire et les événements qu’elle raconte. Jacques Heers ne va pas si loin. Péguy littéralement assassine une histoire dont l’existence s’éloigne de l’essence. Jacques Heers constate qu’elle est assassinée et dit pourquoi. Il a été professeur de faculté, toute sa vie, d’Aix-en-Provence jusqu’à Paris et jusqu’à la Sorbonne dont il a dirigé à la fin les études médiévales. Il sait de quoi il parle. Il a enseigné et il a écrit et, parmi ses nombreux ouvrages, on cite un Christophe Colomb, un Jacques Cœur, un Machiavel, un Louis XI, sans oublier un livre paru en 2003 sur « les négriers en terre d’Islam, la première traite des Noirs », sujet actuel et brûlant.
Du haut d’une telle vie et d’une telle œuvre, il nous enseigne à nous méfier de l’histoire telle qu’on l’a toujours écrite et qu’on l’écrit de plus en plus, loin d’un récit vrai des événements du passé.
Il nous demande pour cette raison de ne pas confondre l’histoire avec la mémoire, aujourd’hui objet d’un devoir constamment rappelé. La mémoire, nous dit-il, « évoque les événements du passé de façon émotionnelle, engagée ». La plus grande méfiance, pour cette raison, doit accueillir le travail du mémorialiste, qui est « soumis à un maître ou à la mode, presque toujours au désir de bien parler de lui ». Avant tout, il veut nous apprendre ou nous rappeler son existence. Imaginons une histoire de notre Restauration et de sa politique, bâtie sur les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand. On le voit attentif à distinguer les périodes fastes de la période où il était au ministère et celles, infortunées, où il n’y était pas et monter comme seul événement essentiel son expédition d’Espagne qu’il conçut et dirigea.
Des mémoires intéressants... mais parfois intéressés
De la méfiance à observer à l’égard des mémoires, Jacques Heers nous donne des exemples précis. Louis IX nous est habituellement connu à travers Joinville, qui écrivit la vie du roi à un moment où s’engageait le procès de canonisation de celui-ci. Il est normal qu’il ait souligné dans le souverain plus sa piété que son sens politique, servant ainsi son maître aux dépens peut-être de la vérité.
Semblablement faut-il se méfier, dit Jacques Heers, de l’image de Louis XI que nous donne Commynes qui, après la mort de celui-ci, « pour échapper à la prison et à la ruine, prit la plume pour salir la mémoire de son maître défunt ». Ainsi le fait-il apparaître mesquin dans son comportement, miteux dans la mine et la mise et en outre violent et tyrannique, car c’était un moyen de conforter les arguments de Louis XII dans son procès en divorce contre Jeanne de France, qu’il prétendait avoir épousée sous la contrainte.
Sur ces mémoires, intéressants mais intéressés, quiservent si souvent de matériaux essentiels aux biographes et aux livres d’histoire, Jacques Heers résume sa position en une phrase qui a l’aspect d’une maxime : « Rien de ce que peut dire ou écrire un homme public n’est innocent. »
On soupçonne en effet l’homme public de n’écrire de mémoires que pour se dissimuler, se mettre en valeur, se justifier, ou encore rabaisser les autres, les compagnons de lutte, les rivaux. Napoléon en exil n’est parfois pas très tendre pour ceux qui l’ont servi et De Gaulle n’était pas toujours bienveillant pour ceux qui étaient ses plus fidèles compagnons. On en vient alors à se dire que l’histoire pour l’essentiel n’est jamais innocente et qu’elle a plus souci de démontrer que de montrer quelque chose.
Selon Jacques Heers, les meilleurs documents, les plus sûrs que l’historien puisse utiliser pour l’histoire de son pays ou d’une société, ce dont encore les correspondances retrouvées sous la poussière de particuliers, ou d’hommes engagés dans des affaires publiques ou privées. Il arrive qu’une série de lettres (je pense à la correspondance de George Sand ou à celle de Flaubert) peigne mieux l’écrivain que ses propres récits autobiographiques et qu’on sente mieux à travers des lignes sans apprêts un événement ou un caractère, une époque.
La guerre de 1914 peut ainsi être revue et corrigée, après tant de livres hagiographiques ou polémiques, par la simple lecture de lettres de combattants découvertes et publiées. Même prudentes, car il y avait la censure, même pudiques sur les souffrances éprouvées, même inexpertes sous la plume de soldats qui, à l’école, n’avaient appris qu’à lire, écrire ou compter, elles nous font voir les choses autrement. Elles tendent à nous faire transférer une partie de la gloire qui allait aux généraux à des sans-grade, aussi peu décoratifs que décorés.
La galaxie Gutenberg se meurt
Or, cette correspondance, si éclairante par sa spontanéité, Jacques Heers observe qu’elle tend à disparaître, sous l’effet de ce qu’on nomme le progrès de la modernité. « L’habitude d’écrire pour informer les siens, parler de soi, dire ses projets, ses succès ou ses inquiétudes, se perd peu à peu et finalement s’oublie, pratique désuète d’un temps révolu. Nous téléphonons, nous recourons à l’informatique et pour l’historien de demain ne laissons évidemment aucune trace. » Il ne retrouvera pas les courriels et, s’il les retrouve, ne tirera rien de leur style tout impersonnel et quasi télégraphique.
De la même façon que les sources d’énergie de la société industrielle s’épuisent, comme le pétrole, s’épuisent aussi les sources les plus authentiques de notre histoire. En même temps et peut-être à cause de cela, celle-ci se dévoie de sa vraie route, de plus en plus vite, de plus en plus fort. Devenue, à partir de Jules Ferry, une arme de propagande de la République, on l’a vue se ronger et nous ronger aux mythes que les hussards de la République serinaient pieusement dans leurs écoles, nous enseignant comme la femme était méprisée en ce temps-là, quand sévissait l’obscurantisme et des formes d’inquisition. Tout ce qui était français et chrétien devenait suspect ou était décrit comme franchement mauvais. Il était de bon ton de montrer que nous devions tout à des peuples étrangers et par exemple à ces Arabes, sans lesquels l’Antiquité et ses chefs-d’œuvre nous seraient passés sous le nez et nous n’aurions pas connu Aristote.
On le sait pourtant, la Cinquième République a fait mieux que l’école de Jules Ferry. D’instituteur sûr de lui et dominateur, l’État est devenu totalitaire, réglementant l’histoire par la loi et poursuivant devant les tribunaux les historiens qui sortent de la vulgate.
Des chercheurs sans liberté ni initiative
À ce titre, un État, par ailleurs impuissant dans l’exercice de ses missions essentielles d’ordre public, est en train de faire au CNRS et à l’Université des réformes qui ne laissent ni liberté ni initiative aux vrais chercheurs, le tout mêlé de vagabondage intellectuel et de temps perdu en vaines recherches.
Jacques Heers s’étonne dans ces conditions que l’histoire ait la prétention, telle qu’on la pratique, d’être une « science humaine », alors que l’homme est de plus en plus absent de ses travaux et que l’individu y apparaît conditionné par la géographie, l’évolution des techniques, l’économie ou même, pour ne pas perdre les bonnes habitudes et le bon vocabulaire, le sens de l’histoire.
Les récentes émeutes sur le CPE ont montré une jeunesse, dans la mesure où sa révolte avait un sens, qui a peur de l’avenir. Dans le même temps, l’État a peur du passé et des leçons qu’il apporte et de la comparaison qu’il permet avec une autre époque sinon plus sage, en tout cas moins folle que la nôtre.
Aucune tradition dans ces conditions n’est possible des anciens aux nouveaux, aucun lien raisonnable ne peut s’établir entre des générations qui voient le futur comme un gouffre et des dirigeant qui considèrent les amateurs de tradition comme de dangereux conspirateurs.
Il faut être reconnaissant à Jacques Heers de nous avoir si bien montré de façon à la fois savante et plaisante les mensonges et les pièges par lesquels un État s’efforce de réduire le citoyen actif en individu porteur de matricule et de collier.
Georges-Paul Wagner

L’Homme Nouveau magazine, n° 1368, 29 avril 2006
C’est l’histoire que l’on assassine
Nos lecteurs connaissent bien Jacques Heers, historien et écrivain, qui nous offre régulièrement une chronique où le savoir le dispute au franc-parler et au bon sens. Ces qualités se retrouvent dans son dernier ouvrage, L’Histoire assassinée. Les pièges de la mémoire.
Un livre ou plutôt une charge salutaire et courageuse contre un certain nombre de fausses idées aussi dangereuses que répandues. Si Jacques Heers s’attache ici à démonter quelques exemples de désinformations historiques, que la vulgarisation historique entretient et cultive dans l’esprit du plus grand nombre, il prend d’abord la défense d’une certaine conception de l’Histoire.
Il refuse de la voir dévoyée en « science humaine » qui réduit l’humain à l’évolution des techniques ou à l’économie. C’est toute l’organisation universitaire actuelle qui est remise en cause tant elle dénature l’Histoire en lui imposant d’incessantes réformes.
On l’aura compris, L’Histoire assassinée est à la fois une méditation sur le métier de l’historien et un regard posé sur l’Histoire elle-même. C’est aussi un formidable « coup de gueule » contre la confusion entretenue, voulue, entre la mémoire, qui fait appel à l’émotion, à la subjectivité, et l’Histoire. Un exemple ? Pour Georges Duby, les femmes du Moyen Âge sont ignorées des chroniques de l’époque. Si l’on se reporte aux textes qui évoquent les combats et les jeux guerriers, c’est vrai. Mais, remarque Jacques Heers, « nos journaux d’aujourd’hui s’intéressent-ils aux femmes lorsqu’ils font les reportages ou les comptes rendus des matchs de football ? »...
Une Histoire dénaturée, à la botte des idéologies, sert des causes dangereuses. Le totalitarisme n’est jamais loin quand on refuse de voir le passé tel qu’il fut dans sa complexité. C’est l’une des dimensions de cet ouvrage : un appel à ne pas s’en laisser conter pour au bout du compte rester libre. À sa place, en complément d’un ouvrage comme Historiquement correct de Jean Sévillia, ce nouveau livre du professeur Heers rendra d’énormes services. Il s’agit d’une bombe morale qui libère.
Philippe Maxence

Le Libre Journal, n° 375, 5 avril 2006
Jacques Heers sème la panique chez les truqueurs de l’histoire
Le terrorisme anti-révisionniste pratiqué par les tribunaux appuyés sur une loi imposée par le communiste Gayssot est sans doute l’arme la plus redoutable jamais forgée par le totalitarisme contre l’intelligence, le discernement et la liberté d’expression.
Il parachève un complot initié voilà plus d’un siècle par le franc-maçon Jules Ferry pour faire de l’Histoire non pas un outil de connaissance mais un moyen de propagande.
Telle qu’elle est enseignée par les manuels et les fonctionnaires de l’école républicaine, l’Histoire n’est plus qu’une gigantesque conjuration en vue de formater les intelligences, et les lois anti-révisionnistes une chaîne qui interdit à ces intelligences de se défendre.
Lorsque l’on en vient à accepter que le nombre des morts dans tel ou tel camp de concentration soit corrigé à la baisse sans que pour autant le nombre total des victimes revendiquées puisse être modifié, on touche au degré zéro de la logique élémentaire.
Ainsi mis en condition, les écoliers, collégiens, lycéens, étudiants font des adultes abrutis, prêts à avaler n’importe quelle ânerie colportée par les médias, la littérature de fiction, le cinéma, la télévision, les images et les célébrations nationales.
Ce totalitarisme est si puissant, si installé qu’il autorise aujourd’hui certains à signer des appels à la liberté de la recherche historique parce qu’il sait que cette “liberté” ne s’appliquera qu’aux sujets autorisés. On publiera ce qu’on veut sur la réalité historique du Christ mais nul ne posera la moindre question sur celle des chambres à gaz homicides.
Les forces obscures qui asservissent l’État imposent à toute démarche historique une surveillance qui ne laisse aucune liberté aux centres de recherche privés du droit de choisir jusqu’aux sujets de leurs travaux et programmes.
L’Histoire, cette « science humaine » prostituée n’est plus ni une science ni une réflexion sur la condition de l’Homme. Elle laisse le joueur de bonneteau politique manipuler des faitsquiregardent non pas des individus mais des classes et ordres, des conditions sociales, des considérants géographiques, des changements techniques ou économiques. Elle en vient même à remettre en cause la base même de sa supercherie : le fameux et introuvable oxymore marxiste “le sens de l’Histoire”.
Tout cela au nom de règles qui ne souffrent ni exceptions ni contradictions.
C’est ce formidable truquage que Jacques Heers, agrégé d’histoire, professeur aux facultés des lettres et aux universités, directeur du Département d’études médiévales de Paris-Sorbonne et auteur de nombreux livres dénonce courageusement dans son explosif L’Histoire assassinée : les pièges de la mémoire.
Que faut-il croire ? Qui faut-il écouter ? L’Histoire peut-elle encore être une science ? Peut-elle être une “activité citoyenne” ? N’est-elle plus qu’un outil de propagande au service des puissances occultes ? Pour répondre, Jacques Heers convoque ses grands témoins. Il contre-interroge les menteurs trompeurs. Il relit les Mémoires et entretiens, montre du doigt les plaidoyers pro domo, dresse la liste des écrivains et artistes témoins de leur temps, de ceux qu’il faut ou ne faut pas croire.
Il pose le regard du connaisseur sur le métier de l’historien, blague les extravagants, les cuistres, les larbins, débusque les déterminismes, le mythe du progrès, les gloires usurpées, révèle la tyrannie et les ridicules de l’histoire quantitative. Il signale les traces du marxisme rampant, rit des explications holistiques, exhume les statistiques en délire, énumère les erreurs grotesques, les confusions de poids, de mesures ou de monnaies qui réduisent à rien les raisonnement les plus élaborés.
Il traîne devant le tribunal de la vérité Jules Ferry et son labeur de tricherie et d’intoxication, revient sur l’arbitraire des « périodes » qu’il avait déjà anathématisé dans son livre sur l’imposture du Moyen Âge. Il recense les mensonges installés (le prétendu illettrisme des anciens, la fable de la femme méprisée, les faux procès faits à l’Inquisition). Il réduit à néant la prétention de faire des Arabes la source de toute connaissance et de l’Orient bienfaisant le berceau de toute vérité : il recense les modes, les clichés, les fausses célébrités, les héros qui ne sont que des zéros, la comédie des repentances.
Il remet à leurs places le CNRS et l’Université, brocarde les « mastaires » à l’anglo-saxonne, signale le totalitarisme thésard, la dictature des administratifs. Bref, il dresse un réquisitoire accablant, certes, mais jamais ennuyeux. Réjouissant plutôt, jubilatoire, réconfortant.
Tant qu’il y aura des hommes comme Jacques Heers, tant que le rire explosera comme une bombe à fragmentation, semant l’épouvante dans les rangs des cuistres et des faux-culs, nul désespoir ne sera permis.
S. de B.

Minute, 29 mars 2006
Lorsque l’oligarchie mondiale semble avoir tout en main, lorsque les hommes politiques apparaissent, eux-mêmes, comme des pantins dans le grand polichinelle médiatique, lorsque cette mesurette qu’est le CPE crée un tsunami politique en France, lorsque le présent est comme hors de nos prises, oui lorsque tout nous échappe, on a tendance à se retourner vers le passé. L’histoire apparaît comme un recours. Nos batailles n’ont plus d’enjeux que symboliques. Voici le temps de la mémoire !
Jacques Heers est un historien qui fait autorité dans son domaine, l’Italie du XIIIe au XVe siècle. Il a dirigé le département d’études médiévales de la Sorbonne. Il a derrière lui une œuvre importante sur l’Italie et la France en ce temps-là. Mais il a très tôt perçu les insuffisances de la vision globale de l’histoire que véhicule notre culture occidentale. Dès 1991, il publie chez Perrin un livre iconoclaste : Le Moyen Âge, une imposture. Son objet ? Dénoncer cette appellation péjorative. Première raison : il est impossible de considérer qu’il existe une unité de temps entre l’époque de Charlemagne et celle de Louis XI. C’est l’historiographie du XIXe siècle qui, à des fins politiques, a créé un cadre culturel pour interpréter le passé de l’Occident.
Avec L’Histoire assassinée, Jacques Heers revient à la charge. Il montre comment se fait cette « petite science conjecturale » qu’est l’histoire, il prend sur le fait les historiens qui, au lieu de fouiller les archives, se recopient les uns les autres, il dénonce ces chercheurs, qui, à force de se vouloir scientifiques, délaissent le facteur humain. Ce que l’on sent à travers les diverses mises au point autorisées qu’effectue Jacques Heers, c’est un merveilleux don de sympathie pour tout ce qui est humain. Il ne s’agit pas de je ne sais quel humanisme de principe, mais d’une sorte d’ingéniosité du regard, qui excelle à déceler l’élément inaperçu et qui change tout au tableau.
Les mises au point factuelles abondent. Voici par exemple une dizaine de pages sur l’Inquisition en Languedoc, qui pourraient donner naissance à un livre. Que dire de ces quelques paragraphes sur la Fabrication républicaine des héros ? De ces mises au point sur Louis XI (auquel Heers a consacré un livre), sur François Ier, sur Byzance, sur l’islam en Méditerranée (plusieurs livres sur le sujet à l’actif de l’auteur...) À travers une foule d’exemples, c’est une sorte d’anthologie historique que Jacques Heers offre ainsi à ses lecteurs. Loin des censures et des autocensures.
Joël Prieur

L’histoire assassinee

Vos Commentaires :

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  • > L’Histoire assassinée : les pièges de la mémoire
    7 décembre 2006, par J. D.

    Merci Monsieur le Professeur pour ce remarquable ouvrage, véritable éclair de vérité dans la pénombre idéologique qui étouffe l’histoire et les intelligences. Qu’il est bon de vous lire, cela redonne courage et aide à continuer, à notre petit niveau, le combat contre les "assassins" en tout genre.

    Un ancien étudiant en Histoire qui a eu le bonheur d’assister à vos cours.

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